L’AMÉRIQUE, PRÉAMBULE
« UN ELAN IMPERIEUX ME POUSSE A L’AVENTURE »

Hommage à Charles Blanchet

Été 1965, depuis un mois, j’ai dix-neuf ans. Bachelier depuis quelques jours, grâce à un professeur de philosophie incomparable, je suis inscrit à la Faculté des Lettres (philosophie) et à la Faculté de Droit. Entre deux possibles, il m’est toujours difficile de choisir…

Mes économies me permettent l’achat d’un billet  pour les Etats-Unis. C’est un bateau qui m’y conduit, un mode de transport idéal pour prendre le temps de se préparer à affronter ce pays.

En 1965, l’Amérique, comme l’on disait alors, est un mythe pour un jeune Européen. Un inaccessible rêve. Le mode de vie qui y prévaut, l’ « American way of life », demeure une curiosité. J’ai donc la chance de découvrir cet inconnu.

« Je te souhaite un bon voyage au pays des Grands Lacs. C’est merveilleux de partir à ton âge aussi loin dans l’inconnu. Amicalement tien. »

Charles Blanchet (Professeur de philosophie, juillet 1965)

CHARLES BLANCHET
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Extrait de la lettre de CHARLES BLANCHET
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Ce professeur de philosophie, né en 1923 et disparu en 2004, a inspiré à l’un de ses anciens élèves, Alain Rémond, journaliste et écrivain, des mots si justes que l’on regrette de ne pas les avoir écrits.

Reprenons les à notre compte, en guise d’hommage, désormais posthume, à ce maître.

Mon professeur de philo s’appelle Charles Blanchet. Je veux écrire son nom, parce que je lui dois tout. Absolument tout. Charles Blanchet est un tourbillon, une tornade. Avec lui, tout entre d’un seul coup dans la classe - la littérature, le cinéma, l’art, la politique, la vie- tout. Sartre, Camus, Malraux, Merleau-Ponty, Ricoeur, Bergman, Antonioni, Godard, Mauriac, Eluard, Rimbaud, Dostoïevski, Kierkegaard, Proust, Husserl, Heidegger… Les murs s’écroulent, l’horizon se découvre à l’infini, le vent s’engouffre en tempête. J’ai l’impression que j’ai tout à apprendre, que je ne sais rien, j’ai une fringale de savoir, d’expérience, de vie, j’ai un appétit d’ogre. Je réalise qu’intellectuellement, culturellement, j’ai jusqu’ici été bien sage, bien conformiste, enfermé dans mes petites certitudes, mes petites convictions. Avec Charles Blanchet, c’est le vertige de la liberté, l’irruption de toutes les grandes questions, le doute systématique, le bras-le-corps avec la mort, avec Dieu, avec le sens des valeurs. C’est un maelström, la remise en question de tout.

“Un jeune homme est passé”, Alain Rémond, Seuil 2002.

Ces mots pourraient être les miens : rien à ajouter, rien à retrancher. Rien. Merci Alain !
 

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