LETTRE DE SAINT-PETERSBOURG

Novembre 1993

PROGRAMME DU THÉÂTRE MARINSKI

PROGRAMME DU THÉÂTRE MARINSKI

Bien chers amis,

Je vous écris du cœur d’un siècle naissant, le XVIII°. Je vous écris, en effet, depuis la cité que fonda le tsar Pierre-le-Grand en 1703, Saint- Petersbourg. Il ne se doutait probablement pas qu’un jour elle rassemblerait cinq millions d’âmes sur les rives de la Neva… Ce fleuve, a-t-on écrit, « dont les reflets changeants, à l’aube comme au crépuscule, au soleil ou dans la brume, donnent à la ville une aura si particulière. » Une aura qui invite à la flânerie. Saint- Petersbourg est une ville qui se marche…

Je séjourne dans la famille d’Alexei, mon assistant et ami. Il a la générosité de me céder sa chambre et sera mon guide. Nous marcherons beaucoup subissant un froid vif, mais sous ce ciel d’azur propre aux pays qui connaissent les basses températures et les rigueurs de l’hiver. Ainsi, nous marchons, au fil des quatre kilomètres de la Perspective Nevski, chère à Gogol. Elle s’étend de l’Amirauté à la Perspective Ligovski. Nous admirons l’immeuble Singer, coiffé d’une coupole, et sa vaste librairie, l’épicerie Elisseiev, dont l’Art nouveau a inspiré la construction, la gare centrale, le palais Stroganov… Nous arpentons la rue Kouznetchny, en quête des lieux où vécut Dostoïevski, les trois dernières années de sa vie (1878-1881), en compagnie de son épouse et de leurs deux enfants.

Un autre jour, nos pas nous conduisent vers l’une des principales places de la ville, la place du Palais. Elle s’étend au nord de la Perspective Nevski. De style baroque, le Palais d’Hiver borde cette place ainsi que quelques autres bâtiments de style classique… Cependant l’ensemble, qui mêle des styles différents, forme une harmonieuse composition. Le Palais d’Hiver, où résidaient le tsar et sa famille, offre une façade qui se colore de tons pastels vert et blanc. Au sud de la place, un bâtiment de style Empire, en forme d’arc et de couleur ocre, abritait au début du XIX° siècle l’état- major. Un double arc de triomphe s’élève en son centre. Au XIX° siècle, au milieu de la place, a été érigée la colonne d’Alexandre en granit rouge ; surmontée d’un ange victorieux, elle s’élève à 47 mètres de hauteur.A l’est, un bâtiment était autrefois occupé par l’état-major de la Garde impériale. L’ouest jouxte la place de l’Amirauté.

Une autre fois, nos pas nous portent vers le musée de l’Ermitage. Fondé au cours de la seconde moitié du XVIII° siècle, il occupe aujourd’hui cinq bâtiments, dont l’ancien Palais d’Hiver. Là, il faut se gaver des multiples œuvres exposées en de riches collections… Entre autres chefs-d’œuvre, la Madone Litta, peinte, vers 1490, par Léonard de Vinci, et puis, quelques Rubens (1577-1640), Portrait de dame en bleu exécuté, sans doute en 1902, par Cézanne, et aussi Matisse(1869-1954), Picasso (1881-1973) et tant d’autres…

Le lendemain, Aliocha (diminutif du prénom Alexei), me guide au cœur de la forteresse Pierre et Paul. La cathédrale éponyme recèle les sarcophages des tsars, Grands- ducs et autres dignitaires de la dynastie Romanov qui se sont succédé depuis Pierre-le- Grand. Ayant identifié celui du Grand -duc Vladimir, rencontré jadis à Saint- Briac (Bretagne), Aliocha me regarde et dit : « je vous laisse avec votre ami » et me plante là entouré de tous ces morts! Salaud ! En effet, cette nécropole impressionne tout visiteur !

Enfin, un autre jour, le dernier de mon séjour russe, nous visitons Tsarkoïe Selo (on pourrait traduire par « village des tsars »), résidence d’été du tsar, qui se compose de deux palais, le Palais Catherine et le Palais Alexandre. Nicolas II et sa famille y vécurent jusqu’au début de 1917. La beauté de ces palais somptueux laisse le visiteur pantois !

Dans les jardins, une statue du poète Pouchkine (1799-1837) assis, qui fut élève dans les années 1815, au lycée attenant au palais, suscite mon émotion… On a l’impression, en effet, que le poète est vivant, qu’il va se lever de ce banc où il est assis et venir à notre rencontre. C’est saisissant !

Issu de la noblesse russe, Alexandre Pouchkine était par ailleurs l’arrière-petit-fils d’un Africain, affranchi et anobli par le tsar Pierre le Grand. Il écrivait en russe, bien entendu, mais aussi en français. On dit qu’à dix ans, il lisait dans le texte des écrivains français… Auteur, entre autres de « Eugène Onéguine » et « Boris Godounov », il était, dit-on, doté d’une infaillible mémoire…

 

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THÉÂTRE MARINSKI - TICKET

THÉÂTRE MARINSKI – TICKET

 

Quelques soirées de ce séjour me laissent un souvenir impérissable ! Ainsi, celle du 21 novembre, au Théâtre Marinski (autrefois, Théâtre Kirov), pour assister, avec le père d’Alexei, ancien « petit rat », à un splendide spectacle de danse… Le 22 novembre, avec Alexei, l’écoute d’un merveilleux pianiste, Vladimir Shakin ; il joue Beethoven (1770-1827). A l’issue du concert, je confie à Aliocha mon émerveillement. Il répond de manière lapidaire, tandis que nous quittons la salle : « Oui, magnifique, mais nous en avons quelques milliers de cet acabit. » Et, c’est ma foi la vérité !

 

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En fait, la dernière soirée est la plus belle ! C’est celle qui justifie but ce voyage : écouter, dans la perspective de l’inviter à Paris, Boris Grebenchikov. Cet artiste de rock a réussi à marier la pulsation du rock et la langue russe. Peu d’affiches annoncent le concert ; pourtant, l’affluence est telle que nous avons quelques difficultés à pénétrer dans la salle ! Le concert est une réussite, qui vaudra à l’artiste une invitation à se produire au Théâtre de la Ville de Paris. La soirée se poursuit dans la joie au domicile de Boris, le chanteur. Au retour, le jour s’annonce et les ponts se lèvent comme en un salut… Un adieu à cette ville !