Hirsh, une loge

Comme chaque été, le festival de Saint-Malo proposait une affiche alléchante. Ainsi, les Comédiens français jouaient Molière dans la cour du château, « Amphitryon » ; Robert Hirsch, tremblant de tout son corps,  génial et inoubliable,  incarnait Sosie, le rôle tenu par Molière lors de la création. L’illustre pianiste György Cziffra offrait un concert dans la salle du casino de la ville, au cours duquel il interpréterait, entre autres, des œuvres de son compatriote Franz Liszt. Dès l’entracte, subjugué par la virtuosité et la sensibilité de l’artiste, je frappais à la porte de sa loge. Fort courtoisement, il me pria de revenir à l’issue du concert. Ce que je fis.

Surpris, je constatais que son confrère Aldo Ciccolini, ainsi que les comédiens Jacques Charon et Robert Hirsch, tous deux de la Comédie française, m’avaient précédé… Intimidé et sans voix, je tendis le programme du festival à l’artiste qui sortait de scène pour qu’il le dédicace. Les autres, sur le ton de la plaisanterie, protestèrent que je les ignorais… Pour faire taire ces feintes jérémiades, je leur confiais la plaquette ; chacun, à tour de rôle, y apposa sa signature. Tandis qu’ils s’appliquaient, je remarquais que l’un des comédiens, Robert Hirsch, ne me quittait pas des yeux et semblait porter une attention soutenue à ma personne, tout en me gratifiant de propos aimables. J’avais 16 ans. La virilité n’habitait pas encore mon corps adolescent, et ma naïveté était absolue. La noria des signatures achevée, le m’apprêtais à prendre congé. C’est alors qu’il m’invita à souper en leur compagnie. Contraint d’embarquer sur la dernière vedette assurant la traversée de l’embouchure de la Rance pour regagner le domicile familial, je déclinais l’invitation. Il insista, je résistai et m’en fus.

Depuis des décennies, je regrette cette fuite ; j’imagine les divers scénarios qui auraient pu se dérouler et n’en privilégie aucun, convaincu que quel que soit celui retenu, une telle soirée eut sans doute changé le cours de ma vie. Mais ce fut une leçon : j’appris à saisir les opportunités que le destin présente. Au fil du temps, j’ai, pour me consoler, pris l’habitude d’assister, à Paris, à toutes les pièces ou presque dans lesquelles brille le nom de Robert Hirsch. Malgré l’incitation de nombre de mes amis, je n’ai jamais, osé, au terme de l’une de ces représentations, rappeler à ce comédien magnifique ce singulier épisode de ma vie, que lui-même a certainement oublié depuis belle lurette. Et, pourtant, aujourd’hui encore, ce souvenir me hante… Et Robert Hirsch n’est plus.

Jacques ERWAN
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