Chikuzan Takahashi

Pour la première fois en France
Samedi 7 mars 1992 à 18h
CHIKUZAN TAKAHASHI
Tsugaru shamisen

Chikuzan Takahashi est aujourd’hui le plus ancien musicien en activité parmi ceux qui se consacrent à l’art du Tsugaru* Shamisen. Il est considéré comme un maître, et nombre de prix et de décorations ont récompensé sa longue carrière. A l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, il a effectué une longue tournée au Japon et, visité quatre-vingts villes ! En 1989, CBS-Sony a célébré l’événement en éditant quatre compact-disques. Chikuzan est l’auteur d’un récit autobiographique, “Le tsugaru shamisen, voyage solitaire”, publié en 1975. Ce livre a inspiré un film au réalisateur Kaneto Shindo.
Le Théâtre de la Ville l’accueille pour un premier et unique concert en France.

Trois cordes de soie

Eté 1989, au détour d’une rue du quartier de Shibuya, à Tokyo, un théâtre : le Théâtre Jean Jean. A l’affiche, Chikuzan Takahashi. C’est la deux cent soixantième fois depuis 1973 !
Au programme, précise le critique du Tokyo Shinbun, “des musiques vieilles d’un siècle, ses propres compositions comme “Improvisation Iwaki”, d’antiques mélodies de Tsugaru telles que “Shamisen jongara”, “Shamisen yosaré”, “Tsugaru sansagari” et même, quelques chants anciens de la région autour desquels il a brodé un accompagnement au shamisen”…
Imaginons-le, ce vénérable vieillard aux yeux éteints, sur la scène de ce petit théâtre. Il est vêtu du kimono noir et gris de cérémonie. Accompagné, comme de coutume, au tsugaru-shamisen et au chant, par l’une de ses disciples, il joue … Et paradoxe ! Voilà qu’au cœur de ce décor de béton et d’acier de la mégalopole nippone, trois cordes de soie tissent une musique venue du fond des âges, austère comme un paysage du nord et profondément envoûtante !

Authentique et personnel
Le style du jeu de Chikuzan, à la fois authentique et personnel, enthousiasme le public. Mais il s’interrompt : entre les morceaux, le maître parle. Il se raconte : avec humour et nostalgie, il évoque sa jeunesse ou tel épisode de sa vie … Il a une manière de parler originale et s’amuse à provoquer ainsi le rire de l’auditoire.
Puis il s’empare à nouveau du shamisen, et s’envole vers son royaume peuplé de musique…
“Entendre Chikuzan jouer, écrivait, en juin 1989, le critique du Tokyo Shinbun, c’est pénétrer au cœur même du tsugaru shamisen”. La vie même de cet homme se confond, il est vrai, avec l’histoire de l’instrument dont il joue depuis … soixante-six ans !
Sadazo — tel est son véritable prénom — naît, en 1910, dans un village de ce Japon septentrional enseveli sous la neige, chaque année, pendant les longs mois d’un rigoureux hiver. Il y sera bercé par un style de chant populaire, le tsugaru junku, qui appartient à la tradition locale.
Il n’a guère plus d’un an quand une maladie infantile, la rougeole, scelle son destin : il est frappé de cécité …

Un artiste des rues
Parvenu à l’âge de l’adolescence, en 1924, il devient le disciple de Jushiro Toda, dit Bossama, chanteur aveugle et interprète de shamisen. Il a quinze ans et vit chez son maître. Avec lui, il commence à apprendre le shamisen et le chant et, l’accompagne, ainsi que son épouse, pour aller de porte en porte chanter et jouer du shamisen. Pour quelque argent et un peu de nourriture, il mendie …
Né pauvre, son destin lui trace une vie pénible: celle d’un artiste des rues.

“L’art vagabond”
Dès l’âge de dix-sept ans, Sadazo va, solitaire, de village en village … Il voyage : du département d’Aomori à ceux d’Iwate et d’Akita, il vagabonde. Jusqu’à Hokkaido, cette île posée comme un point final, à l’extrême nord de l’archipel nippon. Il chante et fait vibrer les cordes de son shamisen. On le méprise, on le maltraite, on l’accable : “Hoito” — mendiant — c’est ainsi qu’on l’appelle… Il souffre de la faim, il souffre du froid. Mais résister à une telle oppression, morale et matérielle, le conduit à créer un art original : “l’art vagabond”.
Il n’a pas encore trente ans, et il effectue un premier voyage en Chine pour accompagner des sonorités de son shamisen un maître du chant … Puis, en 1941, un théâtre d’Osaka l’accueille ainsi que le Palais d’Opéra d’Asakusa, à Tokyo, pour accompagner quelques-uns des disciples de Unchiku Narita, talentueux interprète de chant populaire de Tsugaru
Trois ans plus tard, il décide d’ouvrir une parenthèse dans l’exercice de son art : il veut apprendre le braille. Les cals formés par une pratique trop assidue du shamisen freinent son apprentissage : il lui faudra donc trois fois plus de temps qu’à ses condisciples !

En instrument soliste
En 1949, Unchiku Narita le sollicite pour l’accompagner au shamisen. C’est ce maître qui lui confère son nom d’artiste : “Chikuzan”. Ainsi l’appellera-t-on désormais.
Grâce à ce parfait connaisseur du chant populaire ancien, Chikuzan écrit des accompagnements pour shamisen qui orneront désormais nombre de chants populaires de Tsugaru qui en étaient dépourvus. Mais, il sera cependant le premier à métamorphoser le tsugaru shamisen, simple instrument d’accompagnement, en instrument soliste.

Cet antique instrument perpétue
une tradition et exprime
une musique de notre temps

Avec une virtuosité, héritée de la terre de Tsugaru, conjuguée à un style dynamique, Chikuzan prodigue une musique unique au monde. Parfois, ses sonorités résonnent, empreintes d’une profonde mélancolie et il nous bouleverse : sa musique nous donne à entendre les tourments de l’âme des paysans misérables de Tsugaru. Comme un cri.
Recourant au triolet comme figure rythmique principale, chose rare dans la musique traditionnelle japonaise, il évoque à l’occasion le feeling “blue note” du jazz né des Noirs américains qui, eux aussi, ont longtemps souffert de l’oppression. Grâce au génie et à la verve de Chikuzan Takahashi, le tsugaru shamisen, cet antique instrument, perpétue une tradition et exprime une musique de notre temps.

Jacques Erwan,

d’après Nagata, chercheur et spécialiste de l’Histoire de la musique
“Tokyo Shinbun” (23/6/89) – traduction : Wasaburo Fukuda

 

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LE VOYAGEUR SOLITAIRE ET L’ÉVEILLEUR

Par Martine Cadieu

 

Il entre, soutenu par une jeune femme – dont la voix plus tard nous surprendra -, l’une de ses disciples. Il ne voit pas clair, elle le guide. Il s’assied très droit sur une chaise, les plis de son kimono gris et noir, raides, dessinant des volumes pétrifiés, comme dans cette peinture de Kano Eitoku au XVIe siècle, Moine en méditation. Son visage aux yeux clos de changera plus : il semble sculpté dans la pierre. La lumière cependant descend du front aux bras à demi-nus, aux poignets larges et forts, aux doigts extraordinairement agiles. La concentration intérieure apparaît.

Il accorde le shamisen qu’il tient, en oblique, posé sur sa cuisse droite. Il demeurera immobile, à l’exception des mains, dont l’une court sur les trois cordes de soie tendues le long d’un manche effilé, et l’autre rythme – avec un plectre d’ivoire – et fait sonner la musique. Soudain l’espace est peuplé. Les premiers sons, frappés sur la caisse de résonance en bois recouverte de peau de chat, durs, abrupts, martelés, nous ramènent encore vers les rites Shinto, le claquement des socques de bois sur le sol des temples.

La musique, si lointaine, prend vie et trois cordes suffisent à nous emporter. Le temps devient autre. Le maître parfois s’interrompt et parle. Il aime raconter, dit le programme, et faire rire son public au Japon ; mais ici personne ne traduit ses paroles. Le son de sa voix, sourde et grave, fait partie du mystère de sa musique.

Sadazo – tel est son prénom véritable – naît en 1910 dans un village du Japon septentrional. La neige, là-bas, tombe pendant des mois. Tout est blanc. Rafales de vents glacés, hiver interminable. Et partout le blanc, comme en un kakemono déroulé où ce qui n’est pas peint, ce qui est resté vide, est aussi important que l‘arête des sapins sur la colline à peine visible. Les yeux de l’enfant voient les nuages confondus avec la neige. Il entend l’oiseau, et les voix des villageois, assourdies. A un an, il est malade et perd la vue.

A l’écouter, on dirait qu’il sait tout, qu’il s’est emparé de tout en ce bref moment de la petite enfance. A l’écouter, la musique passe des sons rythmés, claquant dur – pareils aux traits noirs de l’encre – aux subtilités nerveuses, raffinées, des glissandi, des superpositions, des échos, des ornementations mouvantes aussitôt effacées – l’encre allant du noir sec au gris très pâle, au blanc, dans la peinture. A l’écouter, on suit des traces aussitôt perdues. Ainsi cette musique suggère-t-elle, ne s’imposant jamais, comme une calligraphie. Et il y a autour de cet homme – qui a fêté ses quatre vingts ans en allant porter son art et son âme dans quatre vingts villes (trois cordes de soie dans le bruit des cités de béton) – une aura de bonté austère, mais aussi une fantaisie brillant comme les rayons autour du Bodhisattva, protecteur des enfants. « Cherche refuge en toi-même », dit Bouddha.

Lorsque la jeune disciple apparaît, vêtue d’un kimono orange et chante de façon déchirante, d’une voix de tête, tour à tour suraiguë et rauque, Chikuzan l’accompagne doucement à la flûte. Enfant il a entendu le chant populaire, le « Tsugaru Junku ». Adolescent, il eut pour maître Jushiro Toda, dit Bossama, chanteur aveugle et interprète de shamisen. Il l’a accompagné de porte en porte, chantant et demandant un peu de nourriture. Né pauvre, artiste des rues, à dix-sept ans, il s’en fut, solitaire, de village en village, jusqu’à l’île de Hokkaidô, jusqu’en Chine. Il a écrit tout cela et comment il a fait du shamisen un instrument soliste. Son livre Tsugaru Shamisen, publié en 1975, a inspiré un film de Kenato Shindo.

Mais il est là, poursuivant ce voyage intérieur, dévoilant pour nous ces paysages entre ciel et terre. Un arbre, un promontoire, une femme, un pêcheur minuscule sur la rivière, le brouillard sur toute chose : le secret d’un art dépouillé et brûlant se dépose en nous.

 

La qualité littéraire de ce texte conduit le conseiller artistique du Théâtre de la Ville de Paris, Jacques Erwan, qui avait écrit, auparavant, les quelques lignes de présentation du concert, à ne pas essayer de mieux faire ; il s’abstiendra donc. Cet article de Martine Cadieu, décédée depuis, a été publié par la revue Europe en juin 1992. Sa reproduction est un hommage à cette ancienne collègue, connue à Radio France. (J.E.)